Incantations : genèse et crépuscule

 

 

Virgil Brill aime dire que ce travail n’est pas une recherche sur le corps, qu’il ne s’inscrit pas dans la continuité d’un genre si présent dans l’art photographique : le nu. C’est pourtant bien une femme nue qui constitue le sujet unique de cette série de tirages obtenues par des procédés divers : solarisations multiples, saturations, trempages dans des révélateurs plus ou moins usés.

Ce sont souvent des variations à partir d’un même négatif, une même prise de vue faisant l’objet d’une déclinaison en autant de tirages uniques puisque chaque œuvre résulte d’un traitement particulier. Le tout sur du papier précieux, au grain sensuel, et dans des tons gris très doux, des blancs laiteux, quelques virages vers le bleu, et surtout des noirs plus ou moins profonds qui viennent en partie effacer, cacher, voiler, le corps de la femme ou le paysage naturel (marin et sylvestre) dans lequel cette femme marche, simple et sûre.

 

Un monde aux frontières de la réalité

 

Les plus étonnantes et les plus récentes de ces variations, au sens presque musical du terme, sont les tirages sur papiers froissés qui montrent bien à quel point il s’agit là d’une photographie plasticienne, d’un travail d’artiste plus que celui d’un photographe.

Mais si la démarche est celle d’un amateur de matière, d’un artisan de l’image, c’est aussi celle d’un amoureux des mots. C’est d’ailleurs l’écriture d’un texte à partir du mot  » nue  » qui a déclenché le désir de cette série. Chaque titre est déjà un récit :  » Vous y étiez, nue, avant le crépuscule… « ,  » Or la fille qui court… « ,   » Ô que ce désir t’inquiète « ,  » Je sais bien que tu me regardes”   » Le bois d’amour « ,  » Et il criait Amour ! vers l’horizon  » etc…

Mélancolique et secret, le monde devant lequel Virgil Brill  nous place est aux frontières de la réalité. C’est peut-être un  rêve ancien, un vieux rêve d’amour et d’innocence. Il pourrait s’agir d’une légende, celle de la naissance de la femme, de sa manière de s’avancer vers les hommes, de sortir de la nuit, ou d’y retourner… Il pourrait aussi s’agir d’une histoire vraie, celle de notre apparition et de notre crépuscule.  Virgil Brill nous convie, selon ses propres termes, à une  » Méditation sur la réconfortante étrangeté du lien amoureux « .

C’est aussi, et dans le même mouvement, dans la même harmonie, la réécriture en lumière (photo-graphie) d’une genèse du monde.  Brill a raison : il ne nous parle pas du nu, il nous parle des mystères et des

beautés de la création.

Yves Gerbal