L’océan Atlantique reflue très vite, sans creux, presque sans vagues, seulement gonflé de petites crêtes mousseuses pendant sa ruée vers la rive de pins, un océan tantôt brillant de camaïeux d’argent, tantôt noyé d’ombres violines en dessous de la nuée passagère. Le littoral du Médoc convient à ce Champenois né en Saintonge (Royan, 1940). Des silhouettes de baigneurs lui apparaissent, en juillet 1995, à deux ou trois cents mètres, tremblantes dans la brume de chaleur, ce qui favorise chez lui un état hypnotique. Il les assimile aux pins se dressant à contre-jour dans les collines de La Ciotat où il vit.

Aussitôt, il apparente la réunion fantasmagorique à la condition humaine : « Qui sommes nous, d’ù venons nous, où allons nous», se souvient-il. L’intitulé « Human Beings » rassemble les clichés qu’il fixe cet été-là dans une gamme d’ocres quasi monochromes avec des nuances de gris et des tonalités vertes. Ils entrent en résonance avec ceux qu’il a réalisés les trois années précédentes (« Mémoire du pays d’or ») en arpentant les collines et les rivages du pays ciotaden, en Provence. D’une thématique à l’autre, il a délibérément anéanti la perspective du sujet au gré d’une sorte de fusion de l’espace. Pour rendre la profondeur au moyen de l’unique jeu des valeurs, il utilise désormais des objectifs de très longue focale qui écrasent la perspective et permettent d’œuvrer selon les deux dimensions.

Belle face de philosophe, sculptée par les nuits de longue veille, que ses favoris de magistrat, ses cheveux wagnériens et son aspect buste national destinent aux cheminées et aux billets de banque, il est d’une sensibilité extrême, vibrant telle une harpe au vent. Aimable et redoutable, infiniment courtois, il peut être violent, dérangé par un mot ou un souvenir qui l’agace pareil à une fausse note. Est-ce l’influence de sa femme Véronique, artiste leveuse de pierres ? On dirait que ce grizzli a avalé un rossignol. Il ne rêve que d’harmonies, de douceur, de grâce, de bacchanales idylliques et de musiques sensuelles. Il se met alors à parler comme en rêve et, oubliant l’interlocuteur, à dire d’insaisissables choses suaves en une langue châtiée dont il est le seul locuteur : la poésie du regard et l’amour du genre humain captivent ses auditeurs.

À proximité des cabanes à échasses où les pêcheurs aquitains pratiquent la pêche au carrelet, il poursuit à l’été 1996 l’exploration du « groupe » en utilisant désormais le noir et le blanc (cycle des « Migrations »). N’ admet-il pas qu’il a été « littéralement aspiré par le vertige des gris » ? Désormais les opérations postérieures à la prise de vues ne sont plus laissées à Pierre et Michel Fresson (père et fils), spécialistes du tirage « au charbon » à Savigny-sur-Orge. Il aménage un laboratoire à l’intérieur de sa maison de La Ciotat où il habite la majeure partie de l’année. Là il pousse très loin l’expérimentation du développement et du tirage. Au cours de séances commencées à 10 heures du matin et pouvant s’achever dix-huit heures plus tard, il prolonge anormalement l’immersion du film achrome (le négatif) dans un révélateur aux constituants plus vieillis qu’à l’ordinaire ; du même coup, il allonge démesurément le temps d’exposition du positif (épreuve tirée d’après le négatif), parfois jusqu’à deux heures trente, et la multiplie les solarisations dudit positif, jusqu’à neuf quelquefois, portant la dernière opération au soleil. L’image définitive bénéficie d’effets d’inversion providentiels pour lesquels il recourt à des supports de haute qualité et, plus inattendus, aux papiers précieux usités par les aquarellistes.

« Mon but est de révéler tout ce qu’il y a de caché sous le négatif, m’explique-t-il. Ainsi, j’agrandis une petite portion du négatif 24 x 36 pour chercher ce que l’on ne voit pas à l’œil nu, à l’exemple de l’astronome qui découvre au télescope la « matière » de l’anneau de Saturne. »

Presque simultanément, mêlant traitements argentique et numérique de la photo, il expérimente des émulsions tirages qui associent les deux procédés. Suivant des tons de gris très doux, des blancs laiteux, quelques virages bleutés et des noirs d’ébène, le grain des photographies cache et dévoile, alternativement, le corps du modèle féminin et le paysage, marin ou sylvestre, où l’ondine des « Incantations » (1999) se déplace. La série « Faërie » (2000) met en scène d’autres modèles féminins, un seul homme et des enfants. Au cœur de la lande et de la forêt, il pactise avec les esprits de la nature et subit les sortilèges des fées et des lutins, ses modèles. Est-ce le marais voisin de la Perge qui, charriant des effluves de musc, de santal et de miel, transmute cette « danse de la fécondité » en une liesse orgiaque ? Virgil Brill retient l’unique célébration de la féminité à l’exemple des académies de Lucas Cranach et d’Amedeo Modigliani qu’adolescent il dévorait de ses yeux agrandis dans les livres d’art que lui rapportait son père, médecin. À moins que les modèles d’atelier qui le fascinaient à l’École Troyenne des beaux-arts (il rêvait d’être peintre à 15 ans) ne l’aient inspiré ou bien sont-ce les mannequins et les actrices qu’il immortalisait à la une du magazine « Vogue »… Quoi qu’il en fût, le savant alchimiste est parvenu à révéler une imagerie improbable, invisible mais vraie, l’ensemble composant un palimpseste métaphysique, voluptueux et tonique : la beauté pathétique et fugace du sentiment amoureux. Cet hymne éternel au désir qui gouverne l’univers, il l’entonne en proie à une excitation fiévreuse chaque fois qu’il reprend le chemin des conches girondines. Établi à Albi depuis 2006, il se défend d’avoir percé tous les mystères de la terre d’Éros patiemment scrutée, à l’heure zénithale, à travers la lentille de son objectif : il reste tant à découvrir à l’abri de la voûte ajourée des frondaisons qui recouvrent les dunes durcies sous les aiguilles des pins maritimes.

 

 

                                                                     Claude Darras (l’Aventure intérieure)