À l’aube, à certaines aubes, un homme sort de chez lui et prend des chemins. Il regarde au loin, attend, regarde encore, toujours au loin. Finalement et parfois, l’homme s’arrête et ouvre une petite boîte face au monde réel. La lumière du monde réel entre dans l’ouverture de la boîte et flirte avec le gélatino-bromure d’argent – ou son petit frère. De cette rencontre, quelques chimies plus loin, naît un objet baptisé négatif. L’homme, qui s’appelle Virgil Brill, confie alors la chose à un autre homme, un artisan réputé qui lentement, et avec mille mystères, applique des secrets découverts par son père et son grand-père. Le résultat est là.

 

Étrangement, dans le résultat, il y a des clins d’œil de vieux poètes taoïstes Chinois. Li Po, Tchouang-Tseu, Chen Tao et toute cette bande. Je case ces farceurs dans un coin – ils dérangent – et pose la première question : est-ce de la photo ou de la peinture ?

C’est de la photographie, dit Virgil – comme Bresson dirait du cinématographe. Mais la question n’est pas inutile. Considérant tous les problèmes que nous avons actuellement avec la réalité et l’image, il serait peut-être utile de se souvenir que la photographie n’a pas été inventée au XIXème siècle, selon une craque répandue, mais au XVème, par des peintres et pour des peintres. La camera oscura, qu’utilisait Leonardo di ser Piero da Vinci, a été conçue pour ouvrir des chemins aux problèmes de l’approche du réel.

Les peintres ont souvent été très liés à la photographie.

Laissons de côté la querelle un peu ridicule qui agita le monde des artistes en 1862 et cette pétition qui voulait empêcher toute assimilation de la photographie à une œuvre d’art, Ingres, Isabey et Puvis de Chavannes qui la signèrent – parmi tant d’autres – eussent mieux fait ce jour là de lancer des cerfs-volants.

Conjointement l’histoire du réalisme photographique fut une vaine bataille. Degas choquait ses contemporains par le caractère à la fois anti-conventionnel et « photographique » de ses peintures.

L’éternel problème entre réalisme et réalité.  Depuis Muybridge on sait bien que les lois cachées de la nature sont en contradiction avec ce que nous percevons. Depuis un siècle et demi la photographie et la peinture n’ont cessé de se nourrir l’une l’autre.

C’est qu’elles ne chassent pas sur les mêmes territoires. La photographie est pleine d’instantanés, justement nommés, comme si elle était un emblème de notre époque, pleine d’obsession du temps et de l’ubiquité, d’hystérie de l’immédiat et de négation de la mort. La photographie abrite toujours un lien au présent. C’est la première des ses identités. Ces images de Virgil Brill sont les traces d’un homme qui marche à l’aube. Un jour, au présent. Ce qu’il en reste, bien sûr. On n’a jamais l’avant, ni l’après, ni le hors champ. Avec cette façon de vous dire parfois « prends-moi , viens et reste nager dans mes eaux… »Du hors champ Virgil raconte le camion qui passait au mauvais moment, les vues prises quelquefois depuis des foules ou des péages d’autoroute près de La Ciotat. Toutes chose qui sont un peu comme dans la mémoire inconsciente des images. La photographie est une scorie.

Ce qui la différencie de la peinture c’est qu’elle est à la fois un sédiment et une plénitude.

Ici la deuxième question est celle du paysage. Wim Wenders et les Chinois reviennent au grand galop. L’un parce que certains plans de « Paris Texas » étaient LE paysage de la fin du XXème siècle. Avec, là-aussi, une magnifique variation sur le temps. Les honorables Bridés de l’Empire du Milieu à cause de cet oiseau lointain qui plane au-dessus des nuages dans une des images de Virgil. Dans des bleus de métaphysique. On est content de le trouver là, dans son ascendance matinale de plumes, à observer la somptueuse beauté du monde quand il est vu des airs.

Alors, avec un sourire de 1200 ans, Li Po arrive :

« …Levant ma coupe je salue la lune

Avec mon ombre nous sommes trois

La lune pourtant ne sait point boire

C’est en vain que l’ombre me suit

Honorons cependant ombre et lune

La joie ne dure qu’un printemps… »

Avec les Chinois nous pourrions même avoir d’agréables conversations sur l’utilisation de la demi-teinte. Et son usage dans les manières orientales de « perspectives vivantes ». Présence qu’ils seraient charmés de retrouver dans les images de Brill. Comme leur très ancienne morale de l’image : des perspectives capables de se déplacer  et de permettre à l’œil « la contemplation active » comme dit Olivier Lépine. Devant une autre image les Respectables Fils de l’Orient aimeront peut-être que l’on puisse traiter de Canaille, une falaise sur la mer.

Je n’ose leur dire les hanches de la terre, ses seins, ses épaules, ses mollets et quelque part, caché dessous, son bienheureux pertuis ouvrant sur la mer.

À la fin, devant les images de Virgil Brill on se chuchote une possibilité : que la beauté n’appartienne pas à celui qui la voit mais à celui qui la donne à voir.

Ici les poètes taoïstes sourient. L’idée que la beauté puisse appartenir à quelqu’un les fait sourire.

 

Jean-Louis Marcos