Comment dire? Ça pourrait commencer ainsi :

Cet homme marche dans la colline, seul.

Il n’est plus jeune. Les modes le font sourire, en ce qu’elles ont de si sérieux. Il est pourtant touché par la gravité de l’éphémère. Il voit la mer, le ciel, d’autres collines. Loin des villes. (Il aime les villes, leurs habitants à l’esprit délié. Les filles surtout, leurs yeux vifs, leur bouche moqueuse, leur air averti…) Les collines donc, le ciel, la mer. Notre homme est pénétré de la splendeur du monde.

Il se souvient d’un personnage de l’Avventura, une femme assez crispante qui s’extasie sur la beauté des paysages et, à grand renfort de gloussements admiratifs, tente d’engluer ses malheureux compagnons

d’ excursion dans une communion « esthétique » positivement répugnante. Ignominie des codes… Vertu du scandale pour faire exploser ces grilles qui empêchent de voir.

Mais quand le scandale, domestiqué par la répétition, devient lui-même le code d’un nouvel académisme ? Quand la provocation

ne dérange plus rien ni personne et ronronne dans l’anesthésie des délicieux petits  effrois de vernissages ?

Le silence, pense-t-il dans sa colline. L’errance. Purification, ascèse jubilante.

Il regarde au loin et, en effet, jubile. Sans aucune envie de pousser des petits cris comme la dame extasiée qui méritait des gifles. Il s’aperçoit qu’il ne  pourrait rien désigner, ici et maintenant, qui rende compte de

sa jubilation. Rien pointer du doigt et dire : c’est beau. Rien décrire. La splendeur du monde n’est pas un spectacle, pense-t-il.

Que faire ?

Il n’a pas la sagesse de garder çà pour lui. Il voudrait le donner à voir, cela qui n’est pas un spectacle mais qui est initié par l’acte de voir, une fusion entre lui qui regarde et ce qu’il regarde, quelque chose qui ne serait ni la chose vue ni celui qui la voit, un doux combat avec l’ange, l’exploration d’un pays d’or où les objets du monde deviendraient les acteurs d’une mémoire imaginaire.

Ni décrire ni dissimuler.

 

La Ciotat, juin 1993