MEMOIRE DU PAYS D’OR

 

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Ihr wandelt droben im Licht
Auf weichem Boden, selige Genien !
Glänzende Götterlüfte
Rühren euch leicht,
Wie die Finger der Künstlerin
Heilige Saiten.
Hölderlin, Hyperions Schicksalslied

Le rôle important que joue la distance dans l’oeuvre de Virgil Brill ne doit pas faire oublier qu’il y a bien d’autres choses à dire sur son travail. Dans son ambivalence, la distance est étroitement liée à un autre élément toujours présent dans les photos de Brill : cette brume indécise et parfois miroitante dont émergent les personnages et dans laquelle ils se dissolvent. Ce n’était donc pas le lot seulement des nus par lesquels nous avons commencé cette étude, c’est aussi celui des membres du groupe ci-dessous.

Une fois qu’ils ont quitté la scène, il reste un vide mystérieux où on ne peut plus rien voir, ni les objets eux-mêmes, ni leur superficie séparant un intérieur d’un extérieur et engendrant de ce fait une dimension spatiale entre les choses. Tout comme les objets, leur intérieur et leur superficie, la distance elle même se dissout – la perspective s’effondre – de telle sorte que tout commence à s’interpénétrer : on ne distingue plus l’avant de l’arrière ni la gauche de la droite ; l’horizon comme démarcation entre le ciel et la terre a disparu, le dessus et le dessous se fondant en un seul continuum. Voici qu’après la disparition de l’homme nous attendons maintenant que dépérissent mélancolie et malédiction, que se dissipe la tristesse qui imprégnait l’espace, que la nuit ouvre la voie au point du jour : ce seront les merveilleuses photos de la somptueuse série de Virgil Brill intitulée « Mémoire du pays d’or ».

Le titre n’a pas été choisi au hasard : le point du jour est à chaque fois le début d’un âge d’or. Dans la brume mystique du petit matin, impossible encore de distinguer les courbes de la terre ou les silhouettes des humains qui la peuplent. Vue ainsi, l’aube d’un nouveau jour est juste une promesse – ou, comme le suggère le titre, une trace dans la mémoire. Il n’y a encore personne dans la brume bleue du matin – ou bien les gens s’y sont dissous. Vue de cette façon, la brume mystique du petit matin représente aussi l’avènement d’un espace intérieur mystique élargi à la dimension cosmique de l’univers : une conscience de soi de l’âme, à l’état pur, ni enfermée dans les limites du corps ni contrainte par la présence d’autres humains. Une beauté intacte, une pure « promesse de bonheur*».

Ce thème tient solidement Virgil Brill dans sa poigne. Après des pérégrinations à travers « Migrations », « Incantations » et « Faërie », il revient subrepticement sous un nouvel habillage : un monde sans limites qui transparaît à travers le monde de nature diamétralement opposée qui se trouve au premier plan. Ce monde qui transparaît, un tel contraste ne peut que le rendre réellement illimité et faire de son épiphanie un authentique « retour ».

Stefan Beyst, sur Mémoire du Pays d’Or.