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Mémoire du Pays d'Or a été mon premier travail, de 1992 à 1995. Quelques années plus tard je l'ai revisité et j'ai re-travaillé chaque image. Quand j'ai montré le début de ce travail à Jean-Louis Marcos, critique et historien d'art, il m'a dit "ce sont des photos taoïstes". C'est ainsi que j'ai été conduit à découvrir l'œuvre somptueuse de Li Po, grand poète taoïste du VIIIème siècle. Je me suis tellement bien entendu avec lui qu'il m'a autorisé à choisir des fragments de ses poèmes comme légendes/titres de mes images…

Mémoire du Pays d'Or

L'image, Leonardo et les Chinois…

À l’aube, à certaines aubes, un homme sort de chez lui et prend des chemins. Il regarde au lin, attend, regarde encore, toujours au loin. Finalement et parfois, l’homme s’arrête et ouvre une petite boîte face au monde réel. La lumière du monde réel entre dans la boîte et flirte avec le gélatino-bromure d’argent- ou son petit frère; De cette rencontre, quelques chimies plus loin, naî.t un objet baptisé négatif. L’homme, qui s’appelle Virgil Brill, confie alors la chose à un autre homme, un artisan réputé qui lentement, avec mille mystères, applique des secrets découverts par son père et son grand-père. Le résultat est là.
 
Étrangement, dans le résultat, il y a des clins d’œil de vieux poètes taoïstes Chinois, Li Po, Tchouang-Tseu, Chen Tan et toute cette bande. Je case ces farceurs dans un coin – ils dérangent – et pose la première question : est-ce de la photo ou de la peinture ?
C’est de la photographie, dit Virgil – comme Bresson dirait du cinématographe. Mais la question n’est pas inutile. Considérant tous les problèmes que nous avons actuellement avec la réalité et l’image, il serait peut-être utile de se souvenir que la photographie n’a pas été inventée au XIXème siècle, selon une craque répandue,  mais au XVème, par des peintres et pour des peintres. La camera oscura, qu’utilisait Leonardo di ser Piero da Vinci, a été conçue pour ouvrir des chemins aux problèmes de l’ approche du réel.  
Les peintres ont souvent été très liés à la photographie.
Laissons de côté la querelle un peu ridicule qui agita le monde des artistes en 1862 et cette pétition qui voulait empêcher toute assimilation de la photographie à une œuvre d’art, Ingres, Isabey et Puvis de Chavannes qui la signèrent – parmi tant d’autres – eussent mieux fait ce jour-là de lancer des cerfs-volants.
Conjointement l’histoire du réalisme photographique fut une vaine bataille. Degas choquait ses contemporains par la caractère à la fois anti-conventionnel et « photographique » de ses peintures.
L’éternel problème entre réalisme et réalité. Depuis Muybridge on sait bien que les lois cachées de la nature sont en contradiction avec ce que nous percevons. Depuis un siècle et demi la photographie et la peinture n’ont cessé de se nourrir l’une l’autre.
C’est qu’elles ne chassent pas sur les mêmes territoires.  La photographie est pleine d’instantanés, justement nommés, comme si elle était un emblème de notre époque, pleine d’obsession du temps et de l’ubiquité, d’hystérie de l’immédiat et de négation de la mort. L& photographie abrite toujours un lien au présent. C’est la première de ses identités. Ces images de Brill sont les traces d’un homme qui marche à l’aube.Un certain jour, au présent. Ce qu’il en reste, bien sûr. on n’a jamais ni l’avant, ni l’après, ni le hors champ. Avec cette façon de vous dire « prends moi, viens et reste nager dans mes eaux… Du hors champ Virgil raconte le camion qui passait au mauvais moment, les vues prises parfois depuis des foules ou des péages d’autoroute près de La Ciotat. Toutes choses qui sont un comme dans la mémoire inconscientes des images.

La photographie est une scorie. Ce qui la différencie de la peinture c’est qu’elle est à la fois un sédiment et une plénitude.

Ici la deuxième question est celle du paysage. Wim Wenders et les Chinois reviennent au grand galop. L’un parce que certains plans de « Paris Texas » étaient LE paysage de la fin du XXème siècle. Avec, là aussi, une magnifique variation sur le temps.. Les honorables bridés de l’Empire du Milieu à cause de cet oiseau lointain qui plane au-dessus des nuages dans une des images de Virgil. Dans des bleus de métaphysique. On est content de le trouver là, dans son ascendance matinale de plumes, à observer la somptueuse beauté du monde quant il est vu des airs.

Alors, avec un sourire de 1200 ans, Li Po arrive :

« …Levant ma coupe je salue la lune

avec son ombre nous sommes trois

Alors, avec un sourire de 1200 ans, Li Po arrive :

« …Levant ma coupe je salue la lune

Avec mon ombre nous sommes trois

La lune pourtant ne sait point boire

C’est en vain que l’ombre me suit

Honorons cependant ombre et lune

La joie ne dure qu’un printemps… »

Avec les Chinois nous pourrions même avoir d’agréables conversations sur l’utilisation de la demi-teinte. Et son usage dans les manières orientales de « perspectives vivantes ». Présence qu’ils seraient charmés de retrouver dans les images de Brill. Comme leur très ancienne morale de l’image : des perspectives capables de se déplacer  et de permettre à l’œil « la contemplation active » comme dit Olivier Lépine. Devant une autre image les Respectables Fils de l’Orient aimeront peut-être que l’on puisse traiter de Canaille, une falaise sur la mer.

Je n’ose leur dire les hanches de la terre, ses seins, ses épaules, ses mollets et quelque part, caché dessous, son bienheureux pertuis ouvrant sur la mer.

À la fin, devant les images de Virgil Brill on se chuchote une possibilité : que la beauté n’appartienne pas à celui qui la voit mais à celui qui la donne à voir.

Ici les poètes taoïstes sourient. L’idée que la beauté puisse appartenir à quelqu’un les fait sourire.Alors, avec un sourire de 1200 ans, Li Po arrive :
 

« …Levant ma coupe je salue la lune

Avec mon ombre nous sommes trois

La lune pourtant ne sait point boire

C’est en vain que l’ombre me suit

Honorons cependant ombre et lune

La joie ne dure qu’un printemps… »

Avec les Chinois nous pourrions même avoir d’agréables conversations sur l’utilisation de la demi-teinte. Et son usage dans les manières orientales de « perspectives vivantes ». Présence qu’ils seraient charmés de retrouver dans les images de Brill. Comme leur très ancienne morale de l’image : des perspectives capables de se déplacer  et de permettre à l’œil « la contemplation active » comme dit Olivier Lépine. Devant une autre image les Respectables Fils de l’Orient aimeront peut-être que l’on puisse traiter de Canaille, une falaise sur la mer.

Je n’ose leur dire les hanches de la terre, ses seins, ses épaules, ses mollets et quelque part, caché dessous, son bienheureux pertuis ouvrant sur la mer.

À la fin, devant les images de Virgil Brill on se chuchote une possibilité : que la beauté n’appartienne pas à celui qui la voit mais à celui qui la donne à voir.

Ici les poètes taoïstes sourient. L’idée que la beauté puisse appartenir à quelqu’un les fait sourire. 
 

Jean-Louis Marcos

 

...cette partie de mon travail (INCANTATIONS) n’est pas une recherche sur le corps ou sur le nu. Bien sûr il y a une dame et elle est nue et ce n’est pas par hasard. Mais vous voyez bien que ça ne m’intéresse pas de montrer cette femme ou de faire contempler ce corps en sacrifiant au genre du nu. Il s’agit plutôt d’une sorte de méditation sur l’incroyable étrangeté du lien amoureux. Cette banalité, cette merveille, ce mystère que j’essaye de dévoiler tout en sachant qu’il va rester définitivement caché. Deviner des fragments, découvrir des traces ou des allusions, entr’apercevoir des souvenirs (inventés ?) se prendre à des fantasmagories? Allez savoir. C’est bien l’échec de ce que j’entreprends (ou affecte d’entreprendre) : le dévoilement, qui peut constituer la réussite de mon propos. Il n’y aura pas de révélation car la révélation est impossible et c’est bien là que je me tiens, sur le fil du rasoir, en train de révèler que le geste du dévoilement est sans espoir et sans fin, pour notre plus grand bonheur…

Incantations

Depuis qu’il existe, depuis qu’il a su se tenir debout, l’homme marche. Pour cueillir, pour chasser, pour aller voir comment c’est un peu plus loin. En petits groupes, en familles, en hordes, l’espèce humaine a conquis la planète en marchant. Où que vous soyez, regardez : des gens sont passés par là. Insouciants ou désespérés, le cœur joyeux ou tremblant de terreur, allant à la fête ou fuyant les massacres. Ou simplement occupés à leurs affaires. Depuis la nuit des temps cette forme humaine. Cette silhouette absurde. Redoutable plus que quiconque. Touchante ou désirable plus que toute autre. Ces hommes, ces femmes, ces enfants, de la naissance à la mort arpentant la planète (avec ou sans papiers) en essayant d’oublier que tout çà finira mal. Et parfois l’oubliant. Et souvent en train de finir mal. Mais il arrive aussi qu’on aille danser. Ou se baigner. Ou voir brûler une sorcière. Il y a de bons moments.